Je est une autre

Dans une pose, l’homme s’efface. Offrant à son corps la grâce qui lui est habituellement interdite. Ce maintien droit, parfois l’amorce d’une cambrure. Une façon de se tenir. Une jambe nue dévoilée. Une main posée sur la hanche. La nuque en arrière. Des couleurs sur le visage. Et ce regard, oscillant. Songeur, ici. Là, vous fixant sans ciller. Entre l’ailleurs auquel on rêve – être partout sauf ici - et le défi – regardez-moi dans les yeux si vous osez. Avec cet écho que chacun attend de l’autre. « Suis-je la femme que vous imaginez ? »

Les travestis photographiés par Sabrina Mariez incarnent sans doute mieux que quiconque la phrase de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme : on le devient. » Point de deuxième sexe, ici, pourtant. Mais un entre-deux. Ou un troisième. Au choix. Frontières floues. Poreuses. Celles des identités qui se transforment. Il y a dans chacun de ces clichés des parcelles de rêve d’enfance – être une princesse, petit garçon – mêlées à la réalité prosaïque – les proches souvent tenus à l’écart de cette vie. Des paillettes et de l’ombre. Sous le regard de la photographe, cette ambivalence - du paraître, de l’identité sexuelle, du regard de l’autre ; qu’on craint ou qu’on provoque – se traduit par des nuances infimes. L’élément d’un décor. Un cadrage presque imperceptible. Une clarté fugitive dans les yeux du modèle. Ce que ces photographies nous racontent : l’équilibre précaire d’une existence fantasmée.

Lachantal ou Missfein, David ou Christophe, Emma, Miss Rika… Les travestis photographiés par Sabrina Mariez ne sont pas des femmes comme les autres. Forcément. Mais en sont-ils si différents ? Les clichés de la photographe, sans nier leur singularité, les placent au quotidien, aux limites ténues du glamour et du désenchantement. Pas de gros sabots pour aller à leur rencontre, pas de racolage – les voyeurs en seront pour leurs frais. Mais une approche sensible. Et une véritable affection pour ces hommes aussi amoureux que, parfois, jaloux des femmes. Où l’on voit l’être et le paraître entamer un pas de deux : l’un guidant l’autre, avant d’être guidé. Je est une autre, disent les photographies de Sabrina Mariez.

Et si l’autre, c’était moi ?

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Sabrina Mariez

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Last Update 25/01/2016